Ces femmes russes…

la tête et le cou

Une plongée en Russie qui me laissa de marbre.

Quel dommage alors que ce documentaire de par son thème et sa quatrième de couverture était rempli de promesses ! Sensible à la littérature russe et inconditionnelle de « l’âme slave », je n’ai pas trouvé de dimension un tant soit peu littéraire au travers des pages. Quant à « l’âme slave » celle-ci a fini par sa redondance à se vêtir d’un manteau bien épais de superficialité.

Certains témoignages ont su me toucher certes mais il s’agit des premiers ayant pour eux l’attrait de la découverte et ma patience de lectrice encore intacte. Rapidement, au fil de ma lecture, j’ai régulièrement eu le sentiment de relire la même chose, la même condamnation des hommes, l’ultra féminité russe et cet espace clos dans lequel évoluent les enfants et les futurs hommes russes. J’ai appris certaines choses mais toujours dès les premiers portraits ensuite ce n’était que confirmations, répétitions. Enfin je m’interroge encore sur le choix de la langue qui semble être celui de conserver une fidélité à la parole des ces femmes dans la traduction proposée. La langue, l’absence d’épaisseur m’a éloignée encore davantage du projet de l’auteur.

Je suis sortie déçue de ma lecture et seules l’idée et la postface trouvent une certaine grâce à mes yeux.

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Le diable en personne de Peter Farris

Le diable en personne

Virée infernale et sans concession dans une Amérique suffocante et sauvage.

Éreintée, secouée et satisfaite. C’est ainsi que je suis sortie des 266 pages de ce polar au rythme haletant et à l’atmosphère moite et dangereuse. L’aventure débute par un meurtre commandité, se poursuit avec une rencontre improbable tout en pudeur et vraisemblance avec comme toile de fond des personnages tous plus faillibles les uns que les autres, avec un degré d’égoïsme, d’inculture, de machiavélisme plus ou moins poussé.

Une sacrée atmosphère qui ne cessait de faire écho à celle que l’on peut trouver dans les polars de Lansdale ou dans le Paper Boy de Pete Dexter. Le rythme de l’intrigue laisse place avec justesse à des moments de pause permettant alors d’apporter de l’épaisseur, une vraie texture aux personnages, à leurs parcours respectifs. Un polar, où l’espace – incroyables et nécessaires descriptions des lieux permettant de sentir et ressentir les instants – et ses habitants ne sont pas dissociables, où une Amérique profonde est passée au scanner de la plume acérée de Peter Farris.

Un jour tu raconteras cette histoire

Un jour tu raconteras cette histoire

Sous une plume amoureuse…

Joyce Maynard ! À la découverte de la sélection de septembre je fus heureuse de trouver cette auteure dans la liste, auteure qui occupe une place de choix dans ma bibliothèque. Je fus un peu moins enthousiaste lorsque je pris connaissance du sujet de ce document, ce récit personnel, celui des plus de dix-huit mois passés auprès de son mari à lutter contre un cancer du pancréas. Comment se plonger dans un tel récit ?

Heureusement Joyce Maynard a ce don de savoir raconter et c’est encore ce qui apparaît tout au long de ce récit où elle nous permet de la suivre avant la rencontre avec l’homme qu’elle épousera à 58 ans et durant leurs quatre années de vie commune. Construit en deux parties, l’Avant pose en toile de fond, l’Amérique à travers les maisons de Joyce Maynard et les moments heureux de vie commune, road trips, repas, complicité, un amour naissant, un amour entier. Puis vient l’Après, cette seconde partie où le couple affronte ensemble et jusqu’au bout la maladie. Lutte, questions, doutes mais plus que tout, l’amour qui unit ces deux personnes et les rend meilleures.

Joyce Maynard ne s’épargne pas. Son écriture toutefois n’est jamais larmoyante, toujours vive et amoureuse. J’ai trouvé sa plume amoureuse, entière ! Si j’ai frémis à l’idée – le fait même d’y penser m’effraie – d’être touchée par une même tragédie, étrangement j’ai éprouvé un certain réconfort à l’issue de ma lecture, réconfort présent malgré tout, malgré le cauchemar et la perte.

 

Summer de Monica Sabolo

Summer

Trop d’effet de style nuit à la narration !

Lors de la réception de la sélection de septembre, c’est le roman que je tenais à lire et quelle ne fut pas ma déception! Les premières pages me firent penser à une mauvaise blague, un travail d’écrivain qui s’écoute écrire et ne conçoit pas une page sans une métaphore ou une personnification au mieux. Le livre m’est tombé des mains et seul l’engagement dans cette aventure avec Elle dans le cadre du Grand prix des Lectrices m’a convaincu de passer au-dessus de mon énervement encore plus qu’ennui et d’aller au bout de ce roman.

Un effort finalement en partie récompensé car l’écriture gagne en sobriété au fil des pages, me semble-t-il ou peut être me suis-je habituée. L’intrigue et surtout le personnage principal devient plus crédible également. Alors les démons du passé s’installent dans un canevas plus intéressant. Il est regrettable que cela ne concerne que le dernier tiers du roman et qu’alors la lecture s’achève sur un sentiment de fin précipitée.

Je suis perplexe devant l’engouement provoqué par ce livre dans les différents médias, pas tous ce qui me rassure un peu quant à ma capacité de lecture dans la mesure où certains avis rejoignent des aspects soulignés dans les lignes précédentes. Il a été sélectionné par le jury de septembre dont je fais partie, mais n’est-ce pas le principe et la richesse de ces prix confronter les avis et faire parfois des déçus(es)?

Je fais partie des déçues cette fois-ci.

 

Chroniques new-yorkaises d’Akino Kondoh

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Dimanche pluvieux alors que j’attendais un été indien. Les cours ont repris et cette sensation du dimanche bad mood tend à se rappeler à moi! C’est alors que j’ai pris le premier livre sur la pile nouvellement renouvelée des emprunts à la médiathèque. Trois piles ont une place de choix sur le bord de la fenêtre de la chambre : la pile des livres que j’achète dont pas mal d’essais, la pile des livres prêtés ou reçus et la pile des livres de la médiathèque. Mais revenons au premier livre saisi dans l’optique de conjurer le blues du dimanche : le bien nommé Chroniques new-yorkaises d’Akino Kondoh.

Dans ce manga de 160 pages en noir et blanc nous suivons l’auteur, une japonaise installée à New-York et ce à travers un prologue, 70 chapitres et un épilogue. C’est un regard croisant deux cultures, deux langues différentes qui est proposé. Un regard qui tout au long de ma lecture n’a cessé de me souffler que si c’était à refaire j’irai vivre à l’étranger quelques temps, ou plus tard j’irai vivre à l’étranger, quelques temps? Un regard et sa richesse qui m’a conforté dans cette idée qu’il est important de vivre ailleurs un temps au moins, voyager et rencontrer d’autres cultures. Parenthèse personnelle et un tantinet commune mais elle a fait partie intégrante de ma lecture.

Regard nouveau donc, regard annoncé dès le prologue « sol inexploré » où l’on se glisse d’emblée dans le questionnement sur l’être dans un  instant et dans un lieu, questionnement que les différentes situations vécues par Akino Kondoh ne cesseront de soulever. Pour cela, le quotidien est le point d’accroche et la spontanéité, le naturel du récit fonctionnent parfaitement. Ainsi, bien que n’ayant jamais vécu à l’étranger, jamais foulé le sol new-yorkais ni japonais j’ai ressenti une certaine familiarité avec l’auteur, ses remarques, angoisses parfois, colères, réflexions aussi. J’ai aimé sa manière de poser un regard attentif sur ces petites choses qui nous entourent, des gens croisés dans son quartier aux souvenirs qui partent ou altèrent parfois étrangement au fil des ans. Enfin, au fil des pages, on s’amuse des différences culturelles qui portent aussi bien sur la différence de température des corps des orientaux et des occidentaux, la difficulté à exprimer ses émotions dans la langue d’adoption, ou de parler alors que l’on se concentre sur une action, la place d’un guide touristique, la difficulté de transmettre lorsque l’arrière-plan culturel n’est pas le même…

J’ai, comme promis sur la quatrième de couverture, « [sillonné les rues de New-York] avec plaisir à travers le filtre du regard sensible d’une jeune femme d’aujourd’hui ».

A l’issu de ma lecture, je n’ai pu résister à l’envie de « googoliser » cette artiste et mangaka japonaise installée à New-York et noté le titre de deux de ses mangas Eiko (2006) et Les insectes en moi (2009) édités au Lézard Noir. Le deuxième m’attire tout particulièrement. Affaire à suivre donc ici, un jour.

Chroniques New-Yorkaises, Akino Kondoh, éditions du Lézard Noir.

Notre vie dans les forêts

Notre vie dans les forêts

Une dystopie intime.

D’emblée la lecture s’inscrit à la première personne dans un style épuré qui alterne l’écrit intime, celui de la volonté et même nécessité de consigner des faits, de raconter et les méandres volontairement et si justement décousus de la mémoire, des souvenirs, un flux de pensées aux confins d’une horreur et noirceur quotidienne.

C’est cet audacieux mélange entre une atmosphère très sombre, un certain humour et une efficacité de la plume qui font à mes yeux de ce livre un objet nouveau où derrière l’horreur d’un monde, d’une société, interrogeant ainsi celle que l’on construit, se dessine l’acuité, l’intelligence et la ténacité de l’humain.

À lire !

Notre vie dans les forêts, Marie Darrieussecq, P.O.L

Ma reine

Ma reine

Un no Man’s Land au grand cœur.

Vrai coup de cœur pour ce roman qui, je confirme, est « une ode à la liberté, à l’imaginaire, à la différence » pour reprendre quelques mots de la quatrième de couverture.

Mené à la première personne, au fil des 222 pages nous embrassons le point de vue de      Shell surnom en raison de son blouson estampillé par la marque de carburant, âgé de 12 ans, « bizarre […] dans la tête (…) pas tout à fait comme tout le monde ». Ma Reine, c’est comme un roman d’apprentissage parsemé d’innocence et de poésie, à travers les yeux de ce narrateur dont l’envie de « devenir un homme » tracera un chemin au sein des montagnes de Provence, sur les hauteurs de la station essence familiale où il excellait à la pompe. Son parcours croisera deux êtres malmenés par la vie, à la fantaisie grave et au regard doux sur ce petit bout d’homme qui veut grandir. Ainsi on partage le temps d’un été les souvenirs, peurs et pensées de Shell, son amitié sans faille à Viviane, une fille venue de nulle part, surgissant de sa démarche si particulière aux yeux sombres et à la sauvagerie fragile et Matti, le muet, le taiseux, celui qui a aussi l’habitude d’être craint car différent et s’est enfermé dans la solitude de sa bergerie.

Délicat, ce roman est porté par une écriture alliant une justesse de la parlure, une beauté dans les descriptions et une narration aux nombreux détours mais d’une incroyable fluidité et clarté. Tout a sa place, un équilibre d’une réelle intensité.

Ma Reine, Jean-Baptiste Andréa, L’iconoclaste.

« Une conteuse à la lucidité tranchante »

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L’écriture d’une émancipation où la construction narrative et une plume dont le sens du détail est incroyable côtoient avec grâce une atmosphère palpable et des portraits virulents.

Une fille et sa mère, années 30, New-York, un immeuble du Bronx. Années 70, New-York le même duo qui arpente inlassablement les rues de la ville. Durant 222 pages on les suit à travers leur quotidien, les drames petits et grands qui les façonnent. Attachement Féroce, c’est la plume de « la fille », Vivian Gornick, plume tantôt féroce, acérée, mélancolique tantôt drôle, tendre tissant ainsi un univers de son unique voix, un univers où dominent les liens insolubles avec sa mère. Le présent remonte le fil et noue ou dénoue les souvenirs. L’auteure parle de « personal narrative » pour évoquer ce genre littéraire proche des Mémoires, ce genre de l’autobiographie.

Attachement Féroce, c’est entre autres une atmosphère palpable. L’immeuble principalement, celui dans lequel Vivian Gornick a grandi. On sent le rayon de soleil filtrant à travers la fenêtre de la cuisine, l’air capiteux de l’appartement de Nettie, la voisine ukrainienne, jeune mère, veuve à la sexualité débridée. Une atmosphère du passé au présent où les images de cartes postales new-yorkaises se transforment en saveurs, en vécu, en relents parfois de souvenirs personnels.

« [L’appartement]de Nettie, était plein de promesses et de charme. Je ne connaissais pas le mot beauté, je n’aurais pas su dire si notre maisonnée en était totalement dépourvue. Je savais en revanche que quelques détails métamorphosaient ce minuscule appartement et m’emplissaient de bonheur. Je franchissais donc toujours le seuil de chez elle pleine d’attente. La maternité l’avait perturbée, elle avait mis à mal ses étranges et délicieuses habitudes en la projetant dans le chaos, et pourtant, son lit était recouvert d’un plaid à motif cachemire en fine laine ukrainienne, un candélabre en argent se dressait sur la misérable table basse, il y avait une icône au mur, la table de bridge rafistolée dans la cuisine était cachée sous un tissu qui formait un étonnant dessin géométrique, et sur l’appui de fenêtre, trônait un grand géranium toujours superbement taillé, sa terre humide et noire, ses feuilles d’un vert profond. » (p.57-58)

Mais plus encore, on voit et entend les différents personnages dont les portraits sont truffés de détails permettant non seulement de les voir mais aussi de les toucher, les sentir presque. Des portraits de femmes surtout où il est toutefois toujours question d’hommes.

« Oh mon Dieu, venez-nous en aide ! » hurla ma mère.
Les larmes jaillirent dans le vestibule, déferlèrent dans la cuisine puis le salon, se heurtèrent aux murs des deux chambres et revinrent pour nous balayer. Des femmes gémissantes et des hommes à l’aire inquiet entourèrent ma mère toute la journée et toute la nuit. Elle se tirait les cheveux, se tordait la chair, et perdit plusieurs fois connaissance. Personne n’osait la toucher. Elle était seule au milieu d’un cercle, comme soumise à une étrange quarantaine. Les gens l’entouraient sans intervenir. Elle était devenue magique. Possédée. »
(page 69)

Enfin Attachement Féroce, c’est la naissance d’un écrivain, à travers ses questionnements proprement autobiographiques. C’est également la force d’une écriture où les émotions deviennent universelles et intemporelles.

Mon propos peut sembler grandiloquent, certes, il m’apparaît cependant juste quant au plaisir de lecture ressenti et à l’intensité des souvenirs que je garde. Publié en 1987 aux États-Unis, ce « personal writing » a mis trente ans pour arriver en France. N’étant pas bilingue, j’espère que son roman The odd woman and the city où l’on retrouve le principe de déambulations urbaines et plus précisément new-yorkaises, cette fois-ci en compagnie d’un ami, trouvera plus rapidement le chemin du vieux continent !

Attachement Féroce, Vivian Gornick, éditions Rivages.

Mon corps en apesanteur

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Photographie du site http://www.ciexy.com/ 

Samedi soir dernier, mon corps, une heure durant, fut en apesanteur, mon cœur empreint de douceur et mon regard rempli de ces étincelles que l’on prête souvent davantage aux enfants.

Samedi soir, c’est en famille que nous sommes allés à la représentation de la dernière création COLLECTIVE – qui date de 2014 tout de même mais ne cesse de tourner depuis – de la Compagnie XY intitulée Il n’est pas encore minuit. Un plateau nu, noir, immense s’ouvre à nous alors que l’on s’installe. Puis l’espace est pris d’assaut dans de nombreux corps à corps par vingt deux acrobates, porteurs, voltigeurs/geuses et durant une heure, ils se mêleront, se soutiendront en musique, en silence, sous les applaudissements.

Vingt deux artistes aux corps et âges différents rendant à ce fameux corps sa présence et son aura même gommant alors les diktats de la mode et laissant place à la combinaison et à une incroyable légèreté. Ces corps habillent alors merveilleusement l’immense plateau et l’œil tombe au choix sur une prouesse de voltige, un duo de porteurs attentifs, une voltigeuse dansant doucement sur un air qui défile. L’œil est sollicité tout le temps et laissé libre toujours, l’œil est touché par une vraie solidarité sur scène. Parallèlement la musique – « esprit rétro du Lindy hop, une danse très énergique des années 20, un mix entre le swing et le boogie-woogie » (programme du grand R) – accompagne notre regard admiratif donnant à notre propre corps une envie de bouger jusqu’à ce que le silence propose une tension ou dirais-je plutôt une communion avec ces figures et cette histoire qui se dessine sur scène.

Lorsque la lumière s’éteint et après une slave d’applaudissements la salle debout, la cie prend de nouveau la parole cette fois de manière « classique », une parole qui nous parle à nous, êtres humains, citoyens, enfants et parents, amis/amies, collègues… Une parole qui réconforte parce qu’on y croit et que l’on souhaite qu’elle s’installe durablement, une parole terriblement d’actualité.

Un spectacle à mettre entre tous les yeux.

Pour en savoir plus : Cie XY

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Photographie du site http://www.ciexy.com/

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Photographie du site http://www.ciexy.com/

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Photographie du site http://www.ciexy.com/

 

 

 

 

Le quatrième mur en planches…

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Le roman de Sorj Chalandon m’avait bouleversée. Son adaptation en roman graphique m’a intéressée. J’ai apprécié la qualité de l’adaptation qui ne trahit pas l’oeuvre initiale tout en parvenant à s’en détacher, à proposer sa lecture.

Resserrée en onze chapitres au lieu des vingt-quatre du roman, le roman graphique a conservé le prologue et l’épilogue où la langue d’Anouilh, celle de 1942, fait la part belle à Antigone, au théâtre et plus encore à la tragédie imminente et à celle qui nous accompagne au fil des planches, celle qui était alors la compagne d’Anouilh en 1942 et qui demeure au XXIème, que l’on oublie trop facilement.

Le quatrième mur, ici adapté, c’est une histoire d’amitié qui se tisse dans les années soixante dix sur fond de convictions, de luttes, militantisme et théâtre. Une amitié qui conduit Georges a promettre de mener à terme le projet de son ami Samuel, projet de monter l’Antigone d’Anouilh et la représenter à Beyrouth. « Voler deux heures à la guerre, en prélevant dans chaque camp un fils ou une fille pour en faire des acteurs. Puis rassembler ces ennemis sur une scène de fortune, entre cour détruite et jardin saccagé. »

L’adaptation ne perd pas de vue ces différentes destinées et le courage des uns et des autres, les paradoxes également. Le trait de Horne en noir et blanc donne une réelle authenticité à la dureté des faits, taillant les portraits comme à la serpe tout en préservant la douceur de certaines figures. La mort est alors si proche ou si éloignée selon l’endroit où l’on se trouve. Le poids de l’horreur s’intensifie, se personnifie même plus la lecture avance dans les cases et les planches.

Le 25 mai 2014 j’écrivais ces quelques mots sur mon ancien blog Mange ta soupe et va au lit, ces quelques lignes sur le roman que j’associe à la lecture du roman graphique.

« En février, je découvrais ce livre à travers ses mots, justes. En mars, je crois, j’achetais à mon tour ce livre.
En mai, je l’ai lu, à l’instant presque tellement je suis restée fascinée, paradoxalement, émue, terriblement, en colère aussi de ne pas assez connaître la situation géopolitique et religieuse afin de mieux saisir les enjeux… Et en même temps colère si superficielle et bien lointaine car Sorj Chalandon raconte si bien, mêlant humanité et barbarie, écrivant à son tour la tragédie dans le sillon de l’Antigoned’Anouilh. Il est alors question d’engagements, de cultures et croyances, de rencontres, oh oui de rencontres et de Traumatisme, de celui qui nous change à jamais, dans la chair mais aussi l’esprit, de ce traumatisme qui devient palpable ou tout au moins que l’on peut commencer à imaginer à la lecture de ces lignes. Un traumatisme qui ne permet plus alors de considérer des souffrances de manière relative, je ne sais même pas si mes mots sont justes…
Ce livre fait partie de ceux dont j’ai envie de parler longtemps mais qui s’accompagne d’une sorte de pudeur ou plutôt de peur. Peur de trahir sa puissance avec des propos surfaits, peur de ne pas lui rendre « justice ». Peur de mon choix de musique qui surjoue, surligne probablement ce qui n’a pas besoin de l’être. Peut être qu’écrire ici que certains de mes élèves de seconde en le voyant dans mes affaires ce sont spontanément exprimés « Oh oui je veux le lire! » est-ce finalement lui donner une des places qu’il mérite, celle de s’indigner ensuite et de clamer haut et fort son humanité…

« J’avais la tête entre les jambes, le visage dans les mains. je lui avais demandé d’ouvrir les fenêtres. je puais la mort. Nous n’avons pas parlé. Arrivé devant sa maison, il m’a aidé à marcher, une main passée sous mon aisselle. je lui ai demandé une douche, tout de suite, maintenant. Pour laver la poussière, l’odeur, les images par milliers. j’ai enlevé mes vêtements avec violence. je me suis frotté le visage, penché sur le lavabo. j’ai nettoyé mon nez jusqu’à la douleur, arrachant des morceaux de savon pour bourrer mes narines. j’ai ouvert la fenêtre de la salle de bains, les robinets, le vent entrait par rafales. Il était tiède, fétide. l’eau m’a heurté. Elle frappait ma peau comme une blessure. J’ai lavé mes cheveux, mon visage encore, mon ventre. Brusquement, le vent a rabattu le rideau de douche. Il l’a plaqué sur mon torse, mes jambes. Il a redessiné mon visage comme un sac à cadavre. la mort venait d’entrer. Elle était dans la pièce. Elle rôdait. Elle avait une odeur de vomi, de chien mouillé, de viande avariée. Elle m’avait suivi depuis le camp pour finir ici. j’ai hurlé. j’ai agrippé le rideau à deux mains. La tige a cédé, les anneaux sont tombés les uns après les autres. j’ai glissé en avant. je suis tombé dans le bac, entraînant mon suaire détrempé. je me suis cogné le front contre le rebord. Du sang. Il coulait de ma paupière blessée. Il suivait les rigoles d’émail, chassé par l’eau brûlante. J’ai crié encore. Un hoquet de fiel. Et puis j’ai pleuré. j’ai pleuré les larmes qui me restaient, qui menaçaient depuis toujours. Les larmes de l’orphelin cueillant une fleur pour dire adieu à sa mère. Celles de l’étudiant n’osant toucher la peau d’un père trop mort. j’ai pleuré toute la colère en moi, la violence en moi, la haine en moi. J’ai pleuré les enfants de Kiryat Shmona et ceux de Chatila. j’ai pleuré pour en finir avec les larmes. » (269-270)

Aujourd’hui je vais voter.
Aujourd’hui cette [chère] liberté résonne encore davantage.
Le quatrième mur, Sorj Chalandon, Grasset. »

Le quatrième mur, Sorj Chalandon, Corbeyran, Horne, Marabulles.