Réparer les vivants sur scène

img_4486Les mots sur un plateau

Ce vendredi soir, le 4 novembre plus précisément,  ce n’est pas sans appréhension que je suis allée au premier spectacle de mon abonnement théâtre. Au programme, pour inaugurer la saison, l’adaptation théâtrale du roman Réparer les vivants de Maylis de Kerangal. Un livre dont j’avais savouré les mots, la fluidité des phrases si longues et si rythmées. Un livre qui m’avait émue aux larmes et surpris en m’immergeant totalement dans un milieu que je tends pourtant davantage à fuir. Comment allais-je vivre l’heure et demie en compagnie d’un seul comédien sur scène, dans un décors minimaliste?

Les mots sur un plateau! L’adapatation par et avec Emmanuel Noblet a rempli sa mission si celle-ci était de rendre compte de la langue, du questionnement social, de l’épopée de ce coeur, cet organe qui quitte le jeune Simon pour aller sauver Claire au terme de vingt quatre heures intenses ponctuées par de fortes doses d’humanités, de desespoir, de la tragédie insupportable de perdre un enfant, aux souvenirs d’une nuit auprès de son amant, à la naissance d’une vocation teintée de lyrisme, au tableau touchant d’un premier baiser échangé, à la violence de la prise de conscience où alors tout s’écroule. Tout est revenu durant la représentation. J’ai retrouvé ces instants qui m’ont bouleversée, j’ai entendu la langue si particulière de Maylis de Kerangal et eu le coeur serré, les pulsations souvent en mode accélération.

La justesse du jeu, la scénographie, l’utilisation de médias contemporains comme la vidéo – formidables, étranges et si poétiques images d’exploration du corps humain-, les voix enregistrées ont permis l’apparition d’un océan, l’entrée de cet hôpital à l’instar d’une cathédrale, la salle d’opération. J’ai vu un coeur palpiter dans les mains du comédien alors que seul un drap vert posé sur deux chaises blanches permet de représenter le lieu, le corps. J’ai marché aux côtés de Simon et Juliette à la sortie du lycée et assisté dans un coin du salon à la dispute entre Rose et Virgilio, vu Alice Harfang et suis restée suspendue aux mains et lèvres de Virgilio et Harfang lors de la transplantation.

Conquise, mots et maux étaient au rendez-vous. En guise de prologue c’est la voix de l’auteure qui elle-même prend en charge cette phrase de 32 lignes (aux éditions verticales) où d’emblée on sait que le coeur de Simon, le coeur dans son ensemble va être le principal enjeu de la pièce. Un épilogue donné à un autre auteur à travers la citation de Tchékov de son Platonov « Que faire Nicolas? Enterrer les morts et réparer les vivants. »

Un bémol toutefois pour les parents dont les voix enregistrées ne rendent pas justice selon moi à la tension dramatique qui se joue au travers des pages de Maylis de Kerangal. Si le père se dessine davantage par un caractère bien trempé, j’ai trouvé la mère distante et finalement sa douleur si édulcorée qu’elle en venait presque à être gênante. Certes le parti pris* d’Emmanuel Noblet est de mettre le spectateur à la place des parents tant dans le parti pris scénographique que dans la demande aux comédiens qui ont prêté leurs voix aux parents de ne pas tomber dans le pathos afin que le public puisse se l’approprier à sa manière, à son rythme. Il me semble toutefois qu’il reste une marge de progression pour gagner en équilibre dans cette tragédie où tout est sur le fil.

« L’intuition d’Emmanuel Noblet se loge dans une profonde compréhension du texte, dans sa vérité intrasèque. Ce qu’il y a de très beau dans l’idée de ce solo, c’est que le corps de l’acteur devient le lieu d’une performance physique reconduisant celle de la transplantation. » (Maylis de Kerangal)

*bientôt un petit compte rendu de la rencontre avec Emmanuel Noblet autour de l’adaptation sur scène.

Source : Théâtre

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