Laëtitia ou la fin des hommes

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Entre enquête sociologique, historique et littérature, si le premier versant, celui des sciences sociales m’a semblé remplir son contrat, le second m’a laissé plus perplexe.

Je devais lire Laëtitia ou la fin des hommes de Ivan Jablonka. J’ai tout d’abord fait sa connaissance par quelques bribes entendues à la radio, bribes où il était question de redonner une humanité à une victime, victime de la violence d’un système et plus particulièrement des hommes. Puis j’ai appris lors d’une seconde interview à laquelle j’étais alors plus attentive que ce projet littéraire portait sur Laëtitia Perrais, cette adolescente massacrée à quelques encablures d’ici. Victime d’un crime odieux dont le cercle des protagonistes évolue, en partie, dans un décors familier, Nantes et ses environs. Se pose alors la question des véritables raisons de mon envie de lecture. Curiosité certes mais quelle curiosité?

En ce sens, le travail d’Ivan Jablonka est rassurant, même si le terme n’est pas des plus appropriés j’en conviens. Rassurant car il aborde avec une certaine distance respectueuse la vie des uns et des autres. Là, le projet en lien avec les sciences sociales et son regard distancié et documenté rempli son rôle. Au fil des pages la tragédie de Laëtitia Perrais et ses proches se construit, inexorablement. Un contexte social, politique et juridique est mis en place et les rouages de cette si courte existence sont enclenchés. En tant que lectrice je me suis alors sentie protégée cette approche devait me protéger d’un surcroît d’affect, affect suffisamment ébranlé par la teneur des faits. Dès lors ce terrible fait-divers a pris racine dans un contexte, une société, un monde et ma curiosité initiale a pris une tournure qui me semblait plus « politiquement correcte » à savoir une curiosité de citoyenne, d’humaine, de maman et non pas cette curiosité morbide même si elle était un peu là je pense ne serait-ce que par cet affreux réflexe de « googelisé » les protagonistes! J’ai, à ce titre, apprécié le chapitre 54 « Fait divers, fait démocratique » qui questionne la place du fait-divers et son impact sur tout un chacun.

« Je voudrais montrer qu’un fait divers peut être analysé comme un objet d’histoire. Un fait divers n’est jamais un simple « fait », et il n’a rien de « divers ». Au contraire, l’affaire Laëtitia dissimule une profondeur humaine et un certain état de la société : des familles disloquées, des souffrances d’enfant muettes, des jeunes entrés tôt dans la vie active, mais aussi le pays au début du XXIè siècle, la France de la pauvreté, des zones périurbaines, des inégalités sociales. On découvre les rouages de l’enquête, les transformations de l’institution judiciaire, le rôle des médias, le fonctionnement de l’exécutif, sa logique accusatoire comme sa rhétorique compassionnelle. Dans une société en mouvement, le fait divers est un épicentre. » (Avant-propos pages 8-9)

Oui j’ai retrouvé au court de ma lecture cet engagement et cette volonté de « la [rendre] à elle-même, à sa dignité et à sa liberté »(page8) Toutefois ma lecture et mon travail personnel d’analyse de la situation, à savoir compréhension et appréhension des rouages politico-socio-juridiques ont été gênés par l’écriture et principalement par un phénomène de répétitions de faits ou de points de vue d’auteur qui non seulement soulignaient à ma place, à la place du lecteur et parfois maladroitement mais aussi allaient à l’encontre du projet ou tout au moins des attentes que j’avais, à savoir un témoignage documenté sans affect. J’imagine bien sûr combien il doit être difficile de remplir ce « contrat » et je m’interroge encore sur la possibilité de mener ainsi un tel projet. Enfin et là je serai moins sévère car ce n’était pas totalement dans mes attentes même si le prix Médicis pouvait me laisser l’espérer un petit peu tout de même, je ne peux que regretter que la langue oscille entre une approche factuelle et une certaine volonté de littérature, de richesse littéraire qui rend finalement l’ensemble maladroit et par moment désagréable.

Je ne souhaite pas terminer sur ces dernières remarques, ce ne serait pas rendre justice au travail d’Ivan Jablonka aussi c’est avec ces quelques extraits que vous laisse achever la lecture de cet article.

« Le jour où nous avons pris ces risques, une lueur imperceptible nous a sauvés : l’amour que nous portent nos parents, la terreur de leur chagrin si nous mourions. Alors nous nous sommes arrêtés au bord du précipice, nous sommes revenus en arrière et nous avons retrouvé le chemin de la maison, sans toutefois regretter ces quelques pas dans l’inconnu. » (page 318)

« Mon pari est que, pour comprendre un fait divers en tant qu’objet d’histoire, il faut se tourner vers la société, la famille, l’enfant, la condition des femmes, la culture de masse, les formes de la violence, les médias, la justice, le politique, l’espace de la cité – faute de quoi, précisément, le fait divers reste un mythe, un arrêt du destin, un diamant de signification clos sur lui-même, impénétrable, à admirer au creux de la main, avec ses miroitements entre pitié et inquiétude, énigme et stupéfaction, hasards et coïncidences, une sorte de prodige de mort qui fait tressaillir et qu’on oublie instantanément, avant qu’un autre le remplace. » (page 347)

Laëtitia ou la fin des hommes, Ivan Jablonka, Seuil, août 2016.

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