Rock attitude

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[à lire avec en fond sonore Parallel Lines de Blondie ou The Kick Inside de Kate Bush, préférence pour le second…]

Dans les rapides de Maylis de Kerangal, ou l’écriture d’une initiation, d’un passage et d’une voix, celle de l’adolescence qui s’interroge, contemplative et bouillonnante. Intemporelle. L’écriture suit les découvertes musicales à la fin des années 70 au Havre. Trois amies, Nina, Lise et Marie, la narratrice. Quinze ans, trio soudé autour de la pratique de l’aviron. Trio aux ailes qui se déploient avec la découverte de Blondie d’abord puis de Kate Bush ensuite or « [Q]uelque chose ne colle pas. Le disque [The Kick Inside] est indansable. Je n’ai pas bougé le moindre orteil et Nina, elle, a carrément fermé les paupières. Voilà l’os. Un morceau, une chanson, pour que nous l’aimions, doit donner envie de danser, c’est la première chose que nous exigeons de lui, la condition sine qua non de notre ralliement – nous aurions pu inscrire cette exigence, et en ces termes impérieux, dans les statuts de notre alliance. Que l’on y mise tout son corps, que l’on s’y mette en mouvement, que l’on s’y jette, que nos jambes, nos bras nos pieds, notre front, notre colonne vertébrale, notre sexe, notre plexus solaire soient placés au centre de cette affaire physique qu’est écouter de la musique(…) » (p.72-73)

Depuis septembre j’ai lu plusieurs livres* où la narratrice est une adolescente et j’en sors toujours bouleversée par la profonde vérité et justesse de l’écriture, les échos avec un passé qui certes s’éloigne mais continue de laisser des traces, de celles qui expliquent la personne que l’on est. Et puis cette adolescence aujourd’hui, cet âge où les possibles et les si fortes désillusions se côtoient en permanence est en plein essor ici et nous en « périphérie », périphérie bienveillante des parents mais « refoulés du centre et cantonnés à la périphérie de [leurs] journées, le petit déjeuner du matin, le repas du soir. Et les dimanches, donc, souvent. »

Maylis de Kerangal c’est dès les premières pages ce rythme, ce flot qui vous happe et ce livre ne fait pas exception.

« Au moment où commence cette histoire – car il y a toujours un commencement, un et un seul, même si ramifié dans l’écheveau poreux des multiples, même si infiniment petit dans la broussaille du temps, il y a toujours l’instant cutter qui se détache et déchire le réel schlal!, le mouvement qui vient affecter la vie comme elle allait, le battement de paupières sitôt filé dans la traîne des jours après quoi rien n’est tout à fait pareil : il y a toujours un top départ – au commencement donc, il y a trois filles qui piétinent sous la pluie tiède de septembre, à l’arrêt du bus numéro 1, en haut du boulevard Albert-Ier, au Havre. Il est dix-sept heures et le jour tombe. Elles ont rabattu leur veste en capuche sur leur tête si bien qu’elles sont trempées des pieds à la taille, ruissellent. La plus petite des trois – menue, des yeux qui lui mangent la figure, des yeux fardés de khôl au tracé égyptien, un pantalon de velours côtelé framboise, des Clarks à lacets rouges, trois foulards indiens tressés en guirlande sur une chemise à col grand-père, pas de pull, une tenue idiote pour s’aventurer dehors par ce temps – se tourne vers les autres : on devrait essayer le stop. La plus grande – bien équipée celle-là, houppelande de toile kaki en manteau de pluie sur gilet Jacquard orange et moutarde, jupe droite en jean, chaussettes montantes vert pomme et genoux rouges d’avoir eu froid, d’avoir râpé la moquette, d’avoir cogné dans les portes et les pieds de chaises, elle aussi maquillée mais la bouche surtout, une bouche rouge baiser fatal qui étonne, ce jour, à cette heure, en ce lieu – […] Elles sont de retour, les voici, brunies par le soleil et primées d’une envie de passer à la vitesse supérieure, d’entreprendre un projet commun, ce serait bien qu’on fasse quelque chose toutes les trois, voilà le leitmotiv qui ponctue la montagne des heures qu’elles passent ensemble, dimanche compris, puisque ce dimanche-là, donc, dans la R16 pistache sur la banquette arrière, il y a Nina Canavaro – faone fébrile, les trois foulards indiens insensés tressés en écharpe, oreilles percées -, il y a Lise Berger – la grande, chausettes montantes vert pomme et genoux rouges – et à l’avant, le chandail arc-en-ciel tricoté point mousse, primo-articulatrice du vocable étincelant, Blondie, il y a moi.« (p.5-16)

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dans les rapides, Maylis de Kerangal, éditions naïve, 2006

* Dans les livres en questions, deux à lire absolument : The Girls d’Emma Cline, Les règles d’usage de Joyce Maynard.

Info... Après avoir écrit ici et seulement après je parcours les textes parus sur l’objet de mon écriture et j’ai ainsi découvert que ce roman a été adapté par Jean-Thomas Bouillaguet production Cie Mavra et coproduction Théâtre ici et là et va être joué au printemps 2017 à la Manufacture CDN Nancy-Lorraine.

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