Le quatrième mur en planches…

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Le roman de Sorj Chalandon m’avait bouleversée. Son adaptation en roman graphique m’a intéressée. J’ai apprécié la qualité de l’adaptation qui ne trahit pas l’oeuvre initiale tout en parvenant à s’en détacher, à proposer sa lecture.

Resserrée en onze chapitres au lieu des vingt-quatre du roman, le roman graphique a conservé le prologue et l’épilogue où la langue d’Anouilh, celle de 1942, fait la part belle à Antigone, au théâtre et plus encore à la tragédie imminente et à celle qui nous accompagne au fil des planches, celle qui était alors la compagne d’Anouilh en 1942 et qui demeure au XXIème, que l’on oublie trop facilement.

Le quatrième mur, ici adapté, c’est une histoire d’amitié qui se tisse dans les années soixante dix sur fond de convictions, de luttes, militantisme et théâtre. Une amitié qui conduit Georges a promettre de mener à terme le projet de son ami Samuel, projet de monter l’Antigone d’Anouilh et la représenter à Beyrouth. « Voler deux heures à la guerre, en prélevant dans chaque camp un fils ou une fille pour en faire des acteurs. Puis rassembler ces ennemis sur une scène de fortune, entre cour détruite et jardin saccagé. »

L’adaptation ne perd pas de vue ces différentes destinées et le courage des uns et des autres, les paradoxes également. Le trait de Horne en noir et blanc donne une réelle authenticité à la dureté des faits, taillant les portraits comme à la serpe tout en préservant la douceur de certaines figures. La mort est alors si proche ou si éloignée selon l’endroit où l’on se trouve. Le poids de l’horreur s’intensifie, se personnifie même plus la lecture avance dans les cases et les planches.

Le 25 mai 2014 j’écrivais ces quelques mots sur mon ancien blog Mange ta soupe et va au lit, ces quelques lignes sur le roman que j’associe à la lecture du roman graphique.

« En février, je découvrais ce livre à travers ses mots, justes. En mars, je crois, j’achetais à mon tour ce livre.
En mai, je l’ai lu, à l’instant presque tellement je suis restée fascinée, paradoxalement, émue, terriblement, en colère aussi de ne pas assez connaître la situation géopolitique et religieuse afin de mieux saisir les enjeux… Et en même temps colère si superficielle et bien lointaine car Sorj Chalandon raconte si bien, mêlant humanité et barbarie, écrivant à son tour la tragédie dans le sillon de l’Antigoned’Anouilh. Il est alors question d’engagements, de cultures et croyances, de rencontres, oh oui de rencontres et de Traumatisme, de celui qui nous change à jamais, dans la chair mais aussi l’esprit, de ce traumatisme qui devient palpable ou tout au moins que l’on peut commencer à imaginer à la lecture de ces lignes. Un traumatisme qui ne permet plus alors de considérer des souffrances de manière relative, je ne sais même pas si mes mots sont justes…
Ce livre fait partie de ceux dont j’ai envie de parler longtemps mais qui s’accompagne d’une sorte de pudeur ou plutôt de peur. Peur de trahir sa puissance avec des propos surfaits, peur de ne pas lui rendre « justice ». Peur de mon choix de musique qui surjoue, surligne probablement ce qui n’a pas besoin de l’être. Peut être qu’écrire ici que certains de mes élèves de seconde en le voyant dans mes affaires ce sont spontanément exprimés « Oh oui je veux le lire! » est-ce finalement lui donner une des places qu’il mérite, celle de s’indigner ensuite et de clamer haut et fort son humanité…

« J’avais la tête entre les jambes, le visage dans les mains. je lui avais demandé d’ouvrir les fenêtres. je puais la mort. Nous n’avons pas parlé. Arrivé devant sa maison, il m’a aidé à marcher, une main passée sous mon aisselle. je lui ai demandé une douche, tout de suite, maintenant. Pour laver la poussière, l’odeur, les images par milliers. j’ai enlevé mes vêtements avec violence. je me suis frotté le visage, penché sur le lavabo. j’ai nettoyé mon nez jusqu’à la douleur, arrachant des morceaux de savon pour bourrer mes narines. j’ai ouvert la fenêtre de la salle de bains, les robinets, le vent entrait par rafales. Il était tiède, fétide. l’eau m’a heurté. Elle frappait ma peau comme une blessure. J’ai lavé mes cheveux, mon visage encore, mon ventre. Brusquement, le vent a rabattu le rideau de douche. Il l’a plaqué sur mon torse, mes jambes. Il a redessiné mon visage comme un sac à cadavre. la mort venait d’entrer. Elle était dans la pièce. Elle rôdait. Elle avait une odeur de vomi, de chien mouillé, de viande avariée. Elle m’avait suivi depuis le camp pour finir ici. j’ai hurlé. j’ai agrippé le rideau à deux mains. La tige a cédé, les anneaux sont tombés les uns après les autres. j’ai glissé en avant. je suis tombé dans le bac, entraînant mon suaire détrempé. je me suis cogné le front contre le rebord. Du sang. Il coulait de ma paupière blessée. Il suivait les rigoles d’émail, chassé par l’eau brûlante. J’ai crié encore. Un hoquet de fiel. Et puis j’ai pleuré. j’ai pleuré les larmes qui me restaient, qui menaçaient depuis toujours. Les larmes de l’orphelin cueillant une fleur pour dire adieu à sa mère. Celles de l’étudiant n’osant toucher la peau d’un père trop mort. j’ai pleuré toute la colère en moi, la violence en moi, la haine en moi. J’ai pleuré les enfants de Kiryat Shmona et ceux de Chatila. j’ai pleuré pour en finir avec les larmes. » (269-270)

Aujourd’hui je vais voter.
Aujourd’hui cette [chère] liberté résonne encore davantage.
Le quatrième mur, Sorj Chalandon, Grasset. »

Le quatrième mur, Sorj Chalandon, Corbeyran, Horne, Marabulles.

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