« Une conteuse à la lucidité tranchante »

attachement féroce

L’écriture d’une émancipation où la construction narrative et une plume dont le sens du détail est incroyable côtoient avec grâce une atmosphère palpable et des portraits virulents.

Une fille et sa mère, années 30, New-York, un immeuble du Bronx. Années 70, New-York le même duo qui arpente inlassablement les rues de la ville. Durant 222 pages on les suit à travers leur quotidien, les drames petits et grands qui les façonnent. Attachement Féroce, c’est la plume de « la fille », Vivian Gornick, plume tantôt féroce, acérée, mélancolique tantôt drôle, tendre tissant ainsi un univers de son unique voix, un univers où dominent les liens insolubles avec sa mère. Le présent remonte le fil et noue ou dénoue les souvenirs. L’auteure parle de « personal narrative » pour évoquer ce genre littéraire proche des Mémoires, ce genre de l’autobiographie.

Attachement Féroce, c’est entre autres une atmosphère palpable. L’immeuble principalement, celui dans lequel Vivian Gornick a grandi. On sent le rayon de soleil filtrant à travers la fenêtre de la cuisine, l’air capiteux de l’appartement de Nettie, la voisine ukrainienne, jeune mère, veuve à la sexualité débridée. Une atmosphère du passé au présent où les images de cartes postales new-yorkaises se transforment en saveurs, en vécu, en relents parfois de souvenirs personnels.

« [L’appartement]de Nettie, était plein de promesses et de charme. Je ne connaissais pas le mot beauté, je n’aurais pas su dire si notre maisonnée en était totalement dépourvue. Je savais en revanche que quelques détails métamorphosaient ce minuscule appartement et m’emplissaient de bonheur. Je franchissais donc toujours le seuil de chez elle pleine d’attente. La maternité l’avait perturbée, elle avait mis à mal ses étranges et délicieuses habitudes en la projetant dans le chaos, et pourtant, son lit était recouvert d’un plaid à motif cachemire en fine laine ukrainienne, un candélabre en argent se dressait sur la misérable table basse, il y avait une icône au mur, la table de bridge rafistolée dans la cuisine était cachée sous un tissu qui formait un étonnant dessin géométrique, et sur l’appui de fenêtre, trônait un grand géranium toujours superbement taillé, sa terre humide et noire, ses feuilles d’un vert profond. » (p.57-58)

Mais plus encore, on voit et entend les différents personnages dont les portraits sont truffés de détails permettant non seulement de les voir mais aussi de les toucher, les sentir presque. Des portraits de femmes surtout où il est toutefois toujours question d’hommes.

« Oh mon Dieu, venez-nous en aide ! » hurla ma mère.
Les larmes jaillirent dans le vestibule, déferlèrent dans la cuisine puis le salon, se heurtèrent aux murs des deux chambres et revinrent pour nous balayer. Des femmes gémissantes et des hommes à l’aire inquiet entourèrent ma mère toute la journée et toute la nuit. Elle se tirait les cheveux, se tordait la chair, et perdit plusieurs fois connaissance. Personne n’osait la toucher. Elle était seule au milieu d’un cercle, comme soumise à une étrange quarantaine. Les gens l’entouraient sans intervenir. Elle était devenue magique. Possédée. »
(page 69)

Enfin Attachement Féroce, c’est la naissance d’un écrivain, à travers ses questionnements proprement autobiographiques. C’est également la force d’une écriture où les émotions deviennent universelles et intemporelles.

Mon propos peut sembler grandiloquent, certes, il m’apparaît cependant juste quant au plaisir de lecture ressenti et à l’intensité des souvenirs que je garde. Publié en 1987 aux États-Unis, ce « personal writing » a mis trente ans pour arriver en France. N’étant pas bilingue, j’espère que son roman The odd woman and the city où l’on retrouve le principe de déambulations urbaines et plus précisément new-yorkaises, cette fois-ci en compagnie d’un ami, trouvera plus rapidement le chemin du vieux continent !

Attachement Féroce, Vivian Gornick, éditions Rivages.

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